G's profileG-Star CrewPhotosBlogLists Tools Help

Blog


    November 02

    Le Kiwi, part 20

    C'est l'automne, les feuilles tombent, la pluie se renforcent, et les histoires d'amour s'achèvent. Tout a une fin, même les bonnes choses, celles sucrées et délicates comme le Kiwi.

    De retour à Lyon, je ne savais plus bien quoi faire. J’avais espéré –naïvement– une lettre de Perrine en réponse à ma vidéo. Mais peut-être était-ce simplement le testament vidéo de notre histoire que j’avais filmé là. Ou peut-être pas. Ce qui était sûr, c’est que ma boîte aux lettres était désespérément vide. Je sentais qu’Eva ne me serait d’aucun secours, malgré toute la bonne volonté qu’elle mettait à résorber les cicatrices de notre vieille histoire. Non, elle ne faisait que me décourager.

     

    Je regardais mon passeport comme s’il était la réponse à tous mes soucis. J’avais commencé à erré sur internet à la recherche d’un billet d’avion pour Bangkok. Je cherchais avec nonchalance, comme si cette idée n’était pas vraiment sérieuse, comme si j’allais presque le faire… J’écoutais Bjork chanter « All is full of love », et si je l’avais eu devant moi, je l’aurais probablement giflé.

     

    Et puis mon moteur de recherche qui s’arrête sur un aller et retour à moins de 700€. Peut-être aurais-je du m’abstenir ? Mais mieux vaut être fixé que de vivre toute sa vie sur un éternel regret, non ? Les regrets, c’est bon pour les loosers, me disait-je en confirmant ma commande. Bangkok, à nous deux !

     

    J’avais posé dix jours de vacances à la dernière minute. Mon boss n’avait rien dit mais ses yeux disaient toute sa désapprobation. De toute façon j’en avais marre de ce job. J’étais peut-être sur le point de changer de vie, de suivre mon kiwi à travers le monde. Cette perspective me réjouissait. Je disposais d’un optimisme nouveau qui semblait m’immuniser contre tous les désagréments du quotidien. Un texto à Eva, « j’ai toujours adoré la roue de la fortune, je suis tombé sur la case Thaïlande, je pars demain ». Elle avait beau m’insupporter ces derniers temps, elle avait le droit d’être au courant de mes conneries. Peut-être que c’est la seule qui pourrait demander un rapatriement sanitaire si mon état psychologique se dégradait outre mesure. Je ne sautais pas non plus sans filet. J’avais prévenu un ami sur place, avec qui j’avais fait mes études, et qui, après avoir travaillé quelques années à Singapour, s’était désormais installé à Bangkok. Xavier s’était dit enchanté de ma visite, bien que nous n’ayons pas eu de contact très récent. Xavier ne se formalisait pas à cause de ce genre de détail. Il était aussi content de vous voir que votre dernière visite remonte à 5 jours ou à 5 ans.

     

    C’est dans l’avion que j’ai commencé à me sentir mal. Nous survolions l’Europe, et déjà, je sentais que j’avais fait une grosse connerie. J’en étais presque venu à espérer un crash, ou au moins un déroutement pour raison technique. Mais ce foutu avion était fiable comme de l’horlogerie suisse. La serveuse de Singapour Airlines venait de m’apporter mon troisième gin, me demandant si je voulais autre chose. « Je voudrais que tu ailles demander à ton commandant de bord de faire demi-tour » pensais-je. Mais je me contentais de faire non de la tête. Au cinquième verre je lui avais demandé s’ils avaient des kiwis à bord. Elle avait paru à peine étonné, me répondant par la négative mais soulignant le fait qu’il disposait à bord d’une variété de jus de fruits impressionnante, et que le kiwi en faisait parti. Mon cerveau disait « je t’aime Singapour Airlines », et mes lèvres commandait un jus de kiwi allongé d’une dose de rhum. De là à être ivre, autant jouer sur le côté nostalgique.

     

    Je n’avais même pas senti l’avion atterrir. J’avais du m’assoupir. Ou alors l’hôtesse avait-elle glissé avec bienveillance un demi valium dans mon rhum, pour calmer l’agitation de ce passager qui avait un regard particulièrement désespéré. En sortant de l’habitacle, je l’avais saluée avec les yeux du mec reconnaissant mais un peu paumé. Je récupère mes bagages, je chope un taxi et lui donne l’adresse de Xavier. Il n’est pas chez lui mais a prévenu le réceptionniste de mon arrivée. Le type m’ouvre l’appartement et je lui glisse un billet. Il y a un mot pour moi sur la table basse du salon. Un post-it jaune, mais je décide de ne pas prendre ça comme un signe.

     

    Fais comme chez toi, y a des bières au frais

     

                                                            Xavier

     

    Je loue sa bienveillance et m’ouvre une Tsing Tao avant de m’affaler dans le canapé. Et maintenant quoi ? C’est quoi la suite du programme. Je sors la carte de l’hôtel où est censé être descendu Perrine et je la pose sur la table devant moi. Comme si cela allait m’aider à réfléchir. Je m’assoupis encore. A mon réveil, je prends une douche glacée, et je fouille dans la cuisine à la recherche d’un substitue caféiné. Un pot de café soluble. Ce n’est pas terrible, mais ça fera l’affaire. Je choppe un grand verre à cocktail sur l’évier, y jette trois cuillère à soupe de café soluble, la même quantité de sucre, de l’eau et quelques glaçons. Je sors un plan de la ville en attendant que ma potion magique fasse effet. Puis je sors dans la moiteur de Bangkok bien décidé à récupérer celle que je crois aimer.

     

    Je commande un café au bar de l’hôtel. Je suis presque à mon taux optimal de caféine. Je demande au type de la réception d’appeler la chambre 563. Pas de réponse. Je me rassois puis monte discrètement, jusqu’à me retrouver en face de sa chambre. Je frappe. Perrine met un peu de temps à ouvrir. Elle est simplement vêtue d’une serviette. Son visage n’exprime ni surprise ni enthousiasme. Juste une gêne mal dissimulée.

     

    « _ Salut

       _ Salut. Euh, tu tombes mal là. Je peux te retrouver au bar dans 20 minutes ? « 

     

    J’acquiesce. Mais dans l’entrebâillement de la porte j’aperçois un type allongé sur le lit. Ok, Perrine a besoin de 20 minutes pour finir de se faire sauter, prendre une douche et enfiler une robe, histoire d’être belle et épanouie pour annoncer à cet idiot qui attends en bas qu’il a fait des milliers de kilomètres pour rien. Comme si je ne le savais pas déjà. Même l’hôtesse de Singapour Airlines avait dû deviner que cette mission de sauvetage était vouée à l’échec. Ouais, les regrets, c’est pour les losers. Et maintenant que j’avais perdu. Les illusions et les regrets, c’était peut-être mieux, non ?

     

    Je demandais au barman de l’hôtel s’il faisait un cocktail au kiwi. Et assez fort. Le mec m’avait fait un truc sur l’instant, dans l’improvisation du moment. Il avait tranché un kiwi devant moi et agité son shaker en me racontant qu’il en avait marre de bosser ici, à servir des whisky sur glace alors qu’il aurait pu faire tellement mieux. Il m’avait offert ce cocktail. Lui et moi partagions du désespoir. Il avait compris qu’un type qui passe du café aux cocktails en moins de dix minutes ne pouvait pas aller bien.

     

    Je rentrais chez Xavier. Je n’avais pas attendu Perrine. J’avais dit à mon ami qu’elle avait quitté l’hôtel et que je ne l’avais pas trouvé. Il m’avait demandé avec enthousiasme combien de temps je restais. J’avais décidé de ne pas condamner sa bonne humeur et de me montrer sous mon meilleur jour. J’avais tout de même été reprendre une Tsing Tao dans le frigo. Sa copine était rentrée à son tour. Elle était brésilienne, elle bossait dans l’import-export de cuir avec l’Afrique. Les effets de la mondialisation je suppose. Elle a réservé une table au Bed Supperclub, une boîte branchée de Bangkok. Tant qu’il y a un bar.

     

    Au bed la musique est bonne, les cocktails sont délicieux et pas si cher que ça. Je commencerais presque à aimer ce pays. Mes hôtes dansent sur la piste comme des fous, comme si leur vie en dépendait. Pendant ce temps je reste accoudé au bar. Je me suis dit que j’allais finir la carte des cocktails avant la fin de la soirée. Histoire d’accomplir quelque chose. Et puis il y a cette fille qui vient se percher à côté de moi au bar. Elle ne prononce pas un mot. Elle me jette un regard rapide, à la dérobée. Le barman est un peu débordé à l’autre bout du bar. Dans ma demi-ébriété, je lui demande en anglais ce qu’elle veut boire. Pourvu qu’elle ne parle pas uniquement thaï. Elle lève les yeux vers moi. Toujours sans rien dire. A en croire qu’elle est muette. Et puis elle finit par me dire ce qu’elle veut. J’appelle le barman avec une autorité que je ne me connaissais pas. Nous commençons à discuter. Elle me dit s’appeler May Lee.

     



    October 29

    Le Kiwi, part 19

    Le kiwi, ça s'exporte! La preuve cette semaine...


    Quelques jours plus tard me voici également embarqué vers l’étranger. Bon, Londres ce n’est pas la Thaïlande. Un petit bout de mer nous sépare seulement de nos amis bretons. Je quitte Paris en Eurostar et sors du tunnel sous un ciel gris caractéristique. Curieusement pourtant l’éloignement de mon quotidien semble me rapprocher de mon kiwi. Arrivé tôt à Saint-Pancras j’enchaîne directement sur le boulot en bon petit mouton travailleur. Je suis le flot ininterrompu de costards gris-cravate rouge-chemise blanche en me demandant, face à l’uniformité de l’uniforme de travail, qui achète les chemises à rayures disposées en devanture des magasins devant lesquels je passe.

    La journée au siège passe curieusement vite, sans pause, à peine le temps de descendre juste devant le building pour acheter un sandwich. Mais sur le coup de 17h tout le monde commence déjà à plier bagage. Mes collègues ne se font pas prier et me proposent de continuer l’après-midi – il fait nuit depuis une bonne heure déjà – dans un pub.

     

    Nous sortons donc en troupe, masculine, pour nous réfugier trois mètres plus loin. C’est un pub sympa ? Ai-je la naïveté de demander. Ce n’est pas la question apparemment, il est prêt et propose de la bière. Cela suffit. Je m’essaie donc aux spécialités tièdes, amères ou sans bulles locales. C’est assez mauvais mais, en suivant la cadence de mes collègues londoniens et avec le sandwich aux pickles déjà bien loin dans l’estomac, j’oublie vite le goût de ce que j’avale. La conversation est tout sauf professionnelle, alternant les blagues grivoises et machistes aux questions sur la France (disons plutôt, les françaises) et discussions bien plus intimes. Qui aurait cru que ce peuple connu pour son flegme et sa politesse, pose ainsi sans vergogne des questions personnelles et embarrassantes à un quasi inconnu ? Quand je renvois l’ascenseur cependant, on reste dans le vague avec une habileté de langue à faire pâlir d’envie tout politicien.

    Toujours est-il que la discussion de comptoir s’enclenche irrémédiablement sur mon histoire de kiwi – après nombres d’explications maladroites de la métaphore à mes collègues qui pensaient que j’aimais une néo-zélandaise et ne comprenaient pas son départ à Bangkok. Un point commun au moins. La discussion ne faiblit pas, forte des inévitables yakafokon de ces bretons qui hésitent à déménager de quartier et me disent de prendre le premier vol pour Bangkok. Could be good fun. Indeed. N’empêche, après le good fun d’y aller, que me resterait-il ? Un beau chômage sans espérer gagner le cœur de la belle. C’est là que je fais mon grand français et fait bien rire mes voisins libéraux. Good fun ça veut dire y aller, voir la belle, faire le plein de kiwi et revenir à ma routine comme si de rien était. La France est pleine de françaises qui ne demande qu’à se faire sauter. Rire gras. Je ris jaune. Je rentre en France dans deux jours. Je ne sais pas s’ils me proposeront de nouveau de sortir, j’ai peur d’être très occupé les prochains soirs.

     

    Je rentre à l’hôtel dépité. Je m’apprête à faire mes devoirs pour Eva. Une belle soirée glauque à raconter. Mais mon estomac uniquement plein de reste de vinaigre et de liquide malté me tourmente. Ce sera pour une autre fois.  Les autres soirs, mes collègues lèvent également le camp assez tôt en me disant simplement au revoir. Il semble que j’aie participé au seul soir dédié à la sociabilisation de la semaine. Mon estomac et mon moral en sont ravis. J’en profite pour faire des tours dans la ville et observer les anglais. Ou plutôt les londoniens, tant les visages fromage blanc que l’on voit sur nos plages se faire cramer consciencieusement sont rares dans les rues métissés. Ca parle français, italien, indien… et avant tout un anglais international improbable. Et si j’allais là bas juste pour me sevrer ? Peut-être que si je croisais Perrine ici, à Covent Garden, je ne la remarquerais même pas.  Peut-être que c’est Lyon ma ville de kiwi. Mon kiwitier. Pas Bangkok. Peut-être que si j’y allais, je verrais que c’est être avec Perrine à Lyon que je veux, pas à Bangkok. Et donc que ce n’est pas Perrine que je veux ; mais un kiwi avec qui partager ma vie à Lyon.

     

    Je rentrais à l’hôtel ravi de ma trouvaille. Je m’endormais en rêvant de moi et Perrine à Bangkok.

    October 17

    Le Kiwi, part 18

    Parfois, on a beau s'acharner, on y arrive pas. Le kiwi, lointain, exotique, inatteignable...


    Eva me sauva par son coup de fil.

    « Qu’as-tu fait aujourd’hui ? dit l’ingénue

    -          Ben rien justement.

    -          Intéressant. Et à part ça qu’est-ce que tu racontes ? »

    Alors je lui racontais Perrine, le départ, le train, la lettre, l’effet du deuxième café et la réflexion stérile de laquelle elle venait de m’extirper. Ma chère Eva me souffla de faire ce que j’allais lui écrire, de faire de ma vie une expérience que je serais heureux de lui envoyer par lettre. Super, mais c’est quoi une vie que j’aurais voulu lui raconter, que j’aurais voulu qu’elle lise dans sa chambre d’hôtel étouffée d’une chaleur humide ? J’avais rendez-vous le lendemain soir pour relater à Eva mon premier jour de vie à raconter par lettre. Je devais choisir ce que je voulais faire de ma vie pour demain soir. Choix soumis à validation par mon ex avant envoi par la Poste. Je lorgnais sur mon tas de gribouillis en m’en voulant que c’eût n’ait pas fait l’affaire.

     

    Mais on ne change pas sa vie banale en expérience de vie unique, en road movie passionnant pour l’être aimée, si loin, qui elle, ne nous aime peut-être déjà plus. Mais je m’accroche à ma tasse de Moka d’Ethiopie, en me disant qu’il ne tient qu’à nous-mêmes de faire quelque chose de nos vies. De ma vie. Alors je fais mille petites choses insignifiantes, en espérant qu’ensemble elles finissent par vouloir dire quelque chose. Je vais donc au boulot avec ma caméra DV Sony, je filme mon trajet, je parle avec des gens que je vois chaque matin mais à qui je n’ai jamais dit bonjour. Je leur demande ce qu’ils écriraient dans une lettre d’amour, je leur demande ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Au boulot, je demande à mon chef s’il a déjà été en Thaïlande, s’il connaît Bangkok, et à mon grand étonnement, il me raconte un voyage qu’il a fait avec sa femme il y a deux ans, me montre des photos de son séjour sur son ordi, me fait une liste exhaustive et non moins rébarbative des vaccinations nécessaires. Midi arrive, j’ai perdu une matinée de travail, mais j’ai appris des choses, compilé des informations, j’ai des choses à raconter. Le midi, je me renseigne sur la culture du café en Ethiopie, pour savoir comment l’agriculture de ce pays soutien ma quête de kiwi. L’après-midi, je me mets enfin au boulot, plus léger. Et puis finalement, je dégaine à nouveau ma caméra sur le chemin du retour, et quand je rentre chez moi, Eva attends au pied de l’immeuble. Toujours cette même question sur les lèvres :

     

    « Qu’as-tu fait aujourd’hui ? »

     

    Je la fait monter, je lui raconte, je lui montre des extraits de mon shooting vidéo. Elle fait la moue. Alors je m’énerve, je lui dis que ce n’est pas si facile que ça, qu’il faut bien que je gagne ma vie, et que je n’ai pas que ça à faire, de partir à la cueillette au kiwi. Elle ne semble même pas affectée par mon ton ; elle en a vu d’autres, des engueulades avec moi. Elle se contente juste d’un : « il faudra quand même être meilleur que ça, Roméo ». Je lui montre la porte et elle ne fait pas de détails pour s’en aller. Je claque la porte derrière elle, et puis je saisis un grand couteau. Je tranche dans le vif, un kiwi qui passait par là, innocent, et je l’évide froidement à la petite cuillère. Comme si ça pouvait être une thérapie. Je regarde à nouveau les images filmées aujourd’hui, et j’ai cette même impression qu’en relisant ma lettre écrite dans le train, que ce n’est pas encore cela que je dois envoyer à Perrine.

     

    Je passe ma nuit à monter mes bouts de vidéo, comme un clip, et je les colle sur un son de Radiohead. Le tout gravé sur un mini CD, avec un petit post it jaune disant :

     

    « Peut-être que vu de Bangkok, tout cela aura plus de sens »

     

    Je glisse le tout dans une enveloppe, que je confie à FedEx. En arrivant au boulot, mon patron m’annonce que je dois partir à Londres quelques jours. Apparemment, ils ont besoin de moi au siège, pour je ne sais trop quel problème. En fait je n’écoute pas vraiment ses explications. La seule chose qui me traverse l’esprit, c’est que j’aurais préféré qu’ils m’envoient à Bangkok.

     

    July 08

    Le kiwi, part 17

    La théorie du chaos??? ou la théorie du kiwi??? Lisez et vous saurez!


    Seconde montée d’adrénaline, tu pries pour une grève des contrôleurs aériens qui n’arrivera pas, car tu sais ton timing un peu juste. Chatelet, le RER, l’aéroport. Tu rêves encore une fois de retrouvailles au milieu d’un terminal. Que ça se finisse là. Mais à peine entré, tu vois que le vol pour Bangkok est déjà parti. C’est le genre de moment où on achèterait un billet d’avion juste pour aller se saouler au Duty-free.

     

    Je fais le chemin inverse, jusque chez Mélanie. Je ne sais pas pourquoi. Elle ne semble pas vraiment surprise. Je raconte alors mon histoire, cette histoire qu’elle semble un peu connaître vu l’absence de surprise dans ses yeux. Je pleure un peu. Je sais que je dois avoir l’air pathétique. Avant de partir, elle me tend une petite carte en papier glacé : « c’est l’adresse de l’hôtel où elle descend ».

     

    Alors dans le TGV qui me ramène à Lyon, je sors une feuille blanche. Et je lui écris une lettre.

     

    Je lui écris une longue lettre. Chaotique. Peut être est-ce du aux secousses du train, mais soyons réalistes, je suis dans le TGV, qui n’a plus du train que le paysage. Non, le chaos c’est l’histoire que je lui raconte, une suite d’épisodes que j’ai pris pour une histoire d’amour. Je lui raconte ce que j’ai vécu. Je lui écris comme elle était, comment j’ai brodé dans ma tête cette histoire de kiwi, jusqu’à ma course à Paris. Une longue lettre qui me prit les deux heures de train.

    Rentré chez moi j’avais encore soif d’écrire. De lui raconter qui j’avais cru être en étant avec elle, ce qui me manquait. J’écrivis tout ce qu’elle pouvait déjà savoir mais que certainement elle n’avait pas su puisqu’elle était partie. J’arrêtais épuisé face à un tas de papiers griffonnés. Je me couchais en songeant à taper ce qui en définitive constituait l’histoire de mes dernières semaines et que j’avais conçu comme journal à mon intime.

     

    Je me réveillais comme on se réveille d’un mauvais cauchemar. En sachant que c’était la veille. Et que la nuit n’avait rien effacé. Et que la douche n’effacerait rien non plus. Même en frottant tout à la brosse à ongle. Quand on est sale de l’intérieur la glycérine n’y peut rien. Le café aide pourtant. Reniflant le marc je parcourais de nouveau mon tas de gribouillis. Indécis je préparais un deuxième jus en songeant que nul autre animal ne pourrait s’épuiser ainsi à se raconter. Mais à ma connaissance aucun autre animal ne boit du café. Les yeux presque à demi ouverts, je réalisais combien j’avais écris une lettre désespérée. Non que ce que j’avais écris n’avait aucun intérêt, mais je n’enverrais pas cette lettre à Perrine, si loin. Comment peut-on envoyer ceci à son fruit du bonheur ? Je me voyais injecter de l’encre de Chine par une plume pointée au cœur d’un kiwi. L’encre imprégnait toute sa chair comme du pétrole. Pourtant je voulais bien lui écrire. Je restais cloitré toute la journée dans mon chagrin à réfléchir à quoi lui écrire.

    June 17

    Le kiwi, part 16

    Pour tous ceux qui aiment les courses poursuites, pour tous ceux qui ont l'impression de courir après leur propre vie... un nouvel épisode du kiwi!


    Au milieu du brouillard de mes pensées, cette phrase avait fait l’effet d’une lumière crue et froide. J’inondais alors Adrien de questions, pourquoi ? Comment ? Il me révéla qu’elle avait été embauchée sur le tournage d’un film. Cette fille ne cessera jamais de me surprendre. Elle logeait chez une copine, Mélanie, sur Paris. Je repartais avec l’adresse de Mélanie, et je prenais la direction de la gare. Je n’avais toujours pas mangé ma pizza…

     

    Quand on se lance dans une sorte de course poursuite après l’être aimée, on se sent envahi d’une sorte de force, d’un sentiment d’invincibilité indicible. On se galvanise de tous ces happy ending de comédie sentimentale Hugh Grant-esque, de ces retrouvailles à la dernière minute, de ces baisers sous la pluie, de ces « je ne te laisserai plus partir ». Mais tout ça, c’est bon pour les midinettes de supermarché et les fabricants de mouchoirs. Dans la vraie vie, ça ne marche jamais comme ça.

     

    Ça commence par un contrôle d’identité en pleine rue, la BAC qui fait du zèle, comme ça pour rien. Pour te faire chier. Parce qu’il ne te contrôle que le jour où tu cours après l’amour de ta vie, parce que tu ne peux pas leur expliquer ça simplement, ils serraient capables de te prendre pour un proxénète. Allez trouver du romantisme à la matraque. Tu les quittes en courant, mais pas trop pour ne pas avoir l’air suspect, ne pas tenter le diable du poursuiveur poursuivi, et tu arrives au guichet de la gare. Et là tu attends, tu attends, tu en viendrais même par prendre le train pour Genève avec la fille de devant tellement elle est jolie, et que râler ensemble dans une file d’attente, ça crée des liens. Et puis c’est ton tour, Genève n’a été qu’un autre mirage de ta soirée, et là on t’annonce qu’il n’y a plus de place pour Paris ce soir, qu’il faudra attendre demain matin. Tu ne discutes même pas, tu rentre chez toi avec ton billet pour le lendemain matin, tu prépares un sac de sport rempli de truc que tu imagines utile dans la poursuite d’un kiwi. Mais finalement, tu n’en as aucune idée. Tu te couches, tu ne dors pas, tu attends simplement cinq heure et demi du matin. Et tu vas prendre ton train.

     

    Je n’avais déjà plus le même allant qu’hier, il y avait un peu de résignation et de tristesse dans mon regard. Comme un mauvais pressentiment.

     

    Paris, le temps presse, direction le XVe arrondissement. Je parviens chez Mélanie à l’interphone de laquelle je bafouille quelque chose d’incompréhensible. Mais la porte s’ouvre pourtant et je pense enfin toucher au but. Après quatre étages d’un escalier typiquement parisien, je frappe à la porte et Mélanie m’ouvre. Je lis déjà dans ses yeux qu’elle va me dire que ma quête a été vaine. Et c’est presque ça. Finalement l’équipe du tournage part sur un autre vol, plus tôt. Elle m’écrit l’horaire « VOL AF 0022 BANGKOK, Roissy Charles De Gaulle ». Quand elle me tend le petit post-it jaune, je sens l’ironie du sort.



    June 02

    Le Kiwi, part 15

    Et oui c'est le retour du kiwi, plus juteux et sucré que jamais. Alors en vrac, un ex qui fait son come-back, un ami mécontent et un départ précipité. En espérant que tout cela vous secoue. Comme un kiwi dans un shaker. En espérant que le cocktail vous plaise.

    Eva avait des grands yeux noirs de poupée maquillée, de longs cheveux noirs de Pocahontas, la peau très blanche et les lèvres rouges. Avec ses mini jupes et son regard qui cherche protection, elle aurait pu avoir n’importe qui, qui ne lui aurait pas parlé. Je me suis souvent demandé avant notre rupture si sont esprit s’échappait par ses cheveux, et s’il aurait été plus noir encore sans cette échappée soyeuse. Eva, mon amie, m’avait fait partagé son regard désabusé sur les gens et notre société, sans amour pour l’homme tel qu’il est devenu, son grand intérêt pour l’humanité cependant, les cauchemars des peintres contemporains et l’exorcisme du moyen-âge. Eva, la poupée, m’avait séduit d’abriter tant de bile concentrée sous une surface lisse et calme. Eva, mon aimée, avait fait de moi sa poupée vaudou jusqu’à se que je me débatte et m’échappe. On met longtemps à cicatriser d’une torture amoureuse. Eva était redevenue mon amie, et prenait garde à présent de ne plus jouer (à) la poupée.

    Elle accueillit à grand renfort de questions le conte de mes dernières soirées arrosées et conquérantes. Elle voulait savoir qui, comment. Elle voulait savoir si j’étais heureux. A force d’insistance et d’enjouement à me voir joyeux elle finit par percer la fine carapace. Elle m’entendit me fissurer.

    « Tu n’en as encore cueillie aucune qui puisse faire ton bonheur n’est-ce pas ? ».

    Je ne voulais pas mentionner Perrine. Je savais trop bien que mon kiwi était le type même de jeune fille dont Eva rêvait désormais pour moi. Se considérant comme l’exacerbation de mes petits désordres amoureux, elle veillait à distance à ce que je ne réitère pas l’erreur qu’elle considérait avoir été. Je ne voulais pas lui donner une raison de plus de ne pas croire en l’homme.

     

    Adrien m’attendait de pied ferme chez lui ce soir-là, d’ailleurs, il n’avait même pas encore commandé les pizzas. C’était un signe, j’étais plus là pour me faire passer un savon, plutôt que pour dîner. Je ne l’avais que rarement vu avec de tels yeux noirs. Adrien avait pour habitude de ne jamais s’énerver, de garder son calme en toute situation. J’avais vraiment du faire quelque chose de grave hier soir…

     

    « - Mais qu’est-ce qui t’arrives ???

    -         

    -          Me regarde pas comme ça, tu sais très bien ce qu’il y a !

    -          Calme-toi tu veux ? Explique-moi ce qui te met dans tous tes états.

    -          Mais c’est ton comportement d’hier soir !

    -           ???

    -          T’as pensé à Perrine ? Moi je fais des pieds et des mains pour te présenter mes copines et toi tu la traites comme n’importe quelle fille ! »

     

    Je laissais mon ami s’époumoner. Je savais que la tempête finirait bien par passer. La normale voulait que ce soit moi le plus gueulard des deux. En tout cas le front pro-Perrine ne cessait de s’élargir. Alors je lui racontais tout depuis notre dernière discussion, comment notre relation avait « gelé » sur place, comment finalement nous en étions venu à nous voir comme deux étrangers, alors que j’avais toujours en tête cette merveilleuse nuit passée avec elle. Je lui avais expliqué comment j’avais noyé mon chagrin dans les conquêtes d’un soir, comment j’avais essayé de reprendre ma vie d’avant. Mais au fond je savais bien que je n’arriverais pas à l’oublier. Perrine restait telle une permanence rétinienne, et son image se superposait à toutes celles des filles que je pouvais bien draguer. Et toutes ces filles me paraissaient sans saveur. Alors que mon kiwi…

     

    « Elle part dans deux jours pour Bangkok, elle ne savait pas si elle devait t’appeler ou pas, je n’ai pas su quoi lui dire. »


    April 14

    Le Kiwi, part 14

    Il y a des soirs comme ça, où rien ne va. Il y a ceux où on se morfond au fond de son lit en pensant à ce qu'on aurait dû faire, et il y a ces soirs où on a envie de conquérir le monde. Pour tous ces soirs-là, et les autres, lisez l'épisode 14 du Kiwi, et allez donc boire un verre ensuite...


    Je n’avais pas osé poser de question. Elle m’affichait une mine qui reflétait suffisamment mon échec sentimental pour que je souhaite en prime me confronter à l’explication. Contrit, je lui ouvrais la porte et laissais l’oiseau s’enfuir de ma cage où je n’avais pas su la rendre aussi heureuse qu’un film sur la misère sociétale de nos amis anglo-saxons.

    Une fois seul, de nouveau, dans mon antre, je regardais les bulles s’échapper de la bouteille de Perrier comme si mon bonheur éclatait à l’air libre. J’allais encore finir la soirée comme un con. Je refermais la bouteille pour la remettre au frais. Au dos de l’étiquette, une pinup me faisait les yeux doux. Brave égérie tentatrice et débaucheuse qui venait de me donner l’envie d’aller en boîte chercher ma pinup à moi. Comme quoi une bouteille peut vous requinquer d’un clin d’œil.

     

    Je me changeais vite fait, et paré de mes plus beaux habits de beau gosse, j’allais chercher fortune dans le club à la porte la plus noire que je trouvais. Je chercher les bulles au bar, espérant que la pinup suivrait comme à la maison. De là, je pouvais aisément observer les groupes mouvants de jeunes femmes peu accompagnées dansant en tir regroupé et s’entre chaperonnant jalousement. Mon œil était plus attiré par les podiums où peut-être les bulles éclataient plus vite. Assez observé, je me lançais pour retourner la bouteille.

     

    La soirée fut à la hauteur de mes espérances, je fus certainement plus chanceux que jamais et rencontrais de délicieuses jeunes filles enclines à me faire passer du bon temps. Je rentrais insouciant et pétillant chez moi, bien décidé à renouveler l’expérience. Les quinze jours qui suivirent, j’enchainais les soirées et les conquêtes d’une nuit avec facilité et détachement. Je décidais d’emmener mon copain Adrien la prochaine fois, lui expliquait le merveilleux déclic du Perrier et lui promettait de bien s’amuser. Hélas à force de ne pas le chercher sur la piste et de me laisser détourner vers d’autres compagnies, je perdais vite Adrien des yeux. Je lui téléphonais le jour d’après pour m’assurer que lui aussi avait passé une bonne soirée. Le combiné coincé entre l’épaule et l’oreille, j’aérais ma chambre pendant que ça sonnait :

    «  Qu’est-ce que tu fous ?

    -          Ben j’aère ma chambre, qu’est-ce que tu veux dire,

    -          Oui ben aère bien mon gars, et essaie de retrouver tes esprits parmi tout l’air que tu brasses. Il faut que je te parle, vient diner chez moi ce soir. »

     

    J’étais perplexe. La soirée avait du être mauvaise de son côté, peut être avait-il été moins chanceux que moi. Le debrief de la soirée étant programmé pour ce soir, je ne m’appesantissais pas d’avantage sur ce bref appel. D’humeur joyeuse, je décidais de donner des nouvelles à ma chère ex.  Dernière du nom.

    March 24

    Le kiwi, part 13

    Même si vous êtes superstitieux, ce n'est pas parce que c'est l'épisode 13 qu'il ne faut pas le lire...

    Moi, j’avais le cœur lourd. Je me sentais un peu seul de l’avoir quittée ce soir sur un si chaste baiser. Bien sûr on s’était « reconnectés », bien sûr il y avait eu, ce soir, un vrai échange. Simplement ça ne réglais pas mon problème de couette froide. J’avais sorti mon téléphone, j’avais hésité à l’appeler, que je ne pouvais pas la laisser rentrer seule ce soir, que j’avais besoin de m’endormir dans ses bras. La soirée était soudain devenue fraîche ; je ne me hâtais pas pour autant. Je savais qu’aussi vite que je puisse courir pour rentrer, je ne sèmerais pas ma solitude. Alors je préférais traîner les pieds, qu’elle se lasse un peu de cette âme perdue qui ne se battait plus autant.

     

    Je repassais dans ma tête les meilleurs moments de cette soirée, comme un générique de fin. Je ressortais à nouveau mon téléphone de la poche de mon jean, pour voir si elle n’avait pas eu envie de faire demi-tour, de me rejoindre. Mais mon téléphone me renvoyait avec cruauté mon optimisme naïf. J’étais arrivé en bas de mon immeuble et je poussais la lourde porte d’entrée. Je passais devant ma boîte aux lettres avec une certaine amertume, parce que tout était parti de là, de cette maudite boîte aux lettres et de ces petits papiers jaunes, parce qu’avant, tout allait bien pour moi. Enfin, disons que ça n’allait pas vraiment. Mais je ne le savais pas.

     

    Je pensais m’endormir alourdi de solitude et de tristesse, mais le duel visuel avec ma boîte aux lettres tout à l’heure, m’avait fait repensé avec plus d’insistance à cette histoire de petits papiers. Qui donc pouvait bien m’envoyer ces messages ? Ca ne pouvait être un inconnu, qui avait choisi de jouer avec ma vie comme on joue avec une marionnette, m’observant dans l’ombre, épiant mes réactions, mes rendez-vous avec Perrine, mes achats au rayon fruits et légumes. Non c’était impossible. Ca ne pouvait être que quelqu’un de mon entourage. Mais qui ? En cherchant si fort la réponse à cette question, je n’ai rien trouvé, si ce n’est le sommeil.

    Je me réveillais dans une forme olympique. Le café avait meilleur goût que d’habitude, j’échafaudais des plans improbables pour piéger mon mystérieux corbeau. Placer une mini caméra dans la boîte aux lettres ? Guetter des jours entiers qu’il veuille bien montrer le bout de son nez et le confronter, lui et ses petits papiers jaunes ? Je veux bien, mais j’ai un travail moi ? Dans cette affaire, je ne pouvais qu’espérer bénéficier d’une aide circonstancielle, comme ça avait été le cas lorsque j’avais rencontré Perrine.

     

    Le soir, Perrine et moi allions au cinéma, j’avais décidé de reprendre la séduction par ses grands classiques, après le restaurant de la dernière fois. Les bars à rhum avaient clairement montré leurs limites en matière de kiwi. Nous avions été dans un petit cinéma indépendant, parce que j’avais l’habitude de fuir la foule, parce j’avais la nostalgie des petites salles des cinémas de mon enfance, et surtout, pour voir des films un peu moins standardisés. Ce soir, avait donc été servi à Perrine un film social dur et violent comme seul l’Ecosse peu en produire. Un beau film, mais pas un film facile. Pourtant elle avait semblé réjouie à la sortie. Peut-être l’avait-on emmené voir trop de comédie sentimentales cousues de fil blancs ces dernières années. Elle proposait un verre, je lui suggérais de marcher jusqu’à mon frigo, « seul fournisseur sûr que je connaisse », lui disais-je. Malgré un moment d’hésitation, ses yeux reprirent bien vite l’enthousiasme dont elle avait fait preuve toute la soirée.

     

    Elle fut surprise de voir l’appartement en ordre et propre. Ses deux seules visites, plutôt improvisées, avait mis à jour un appartement plus proche du squat que du véritable petit paradis. Je lui avais fait un thé et elle avait laissé longtemps le petit sachet infuser au fond de sa tasse d’eau frémissante. Son enthousiasme semblait retombé. Je dégainais un Perrier et l’ouvrais comme on tire un coup de feu. J’espère que les bulles me fassent pétiller d’idée. Mais Perrine s’était soudain murée dans un mutisme inquiétant. Et puis elle s’était levée :

     

    « En fait, faut que j’y aille… »

    March 10

    Le Kiwi, part 12

    C'est bien beau d'éditer des playlists, mais je sais bien que vous venez là pour lire, et pas pour écouter! Alors voilà l'épisode 12...


    J’ai donc arrêté mes achats compulsifs de kiwi, j’ai repris une vie normale. J’ai arrêté de prêter plus d’attention que de raison à ma petite boîte aux lettres. Je ne voyais plus trop Perrine, je la croisais parfois en soirée. Nous nous retrouvions en fin de soirée, près du bar. Nous sirotions un rhum kiwi, rituellement. Quand il n’y en avait pas, elle commandait un pastis, moi, un gin sur glace. Nous parlions peu. Nous nous embrassions du bout des lèvres. Et puis nous partions chacun de notre côté. Ce n’était pas triste. C’était juste moins intense que dans les premiers temps. C’était comme un round d’observation, mais en plein match.

     

    Mais finalement, on a beau dire qu’on se lasse du kiwi, que tous ces trucs exotiques, c’est très surfait, que tout ce vert ne nous fait pas espérer plus, et bien au final, le kiwi nous manque un peu.

     

    Elle me manquait. Surtout le matin. J’avais froid dans ma couette triple épaisseur, mon petit déjeuner me semblait bien fade, malgré les pâtisseries ou les petits pains suédois. Bien sûr, j’aurais pu dégainer ma corbeille de fruit, trancher dans le vert vif et lui passé un coup de fil. Mais je ne le faisais pas. Peut-être me sentais-je un peu responsable de notre… notre quoi au juste ? Etait-ce une rupture ? Notre éloignement dirons-nous. Je ne sais même pas si nous avions vraiment été « ensemble » ; tout cela n’était-il pas simplement un jeu que nous nous étions tous deux lassés de jouer. Fini les gamineries. J’attrapais mon vieux portable sur le canapé, cherchais « kiwi » dans le répertoire, et appuyais sur le bouton d’appel.

     

    Une voix fraiche et acidulée de gamine espiègle me répondit. Le sourire aux lèvres je repensais au petit mot qui m’avait poussé à approcher mon kiwi : cette fille était mon fruit du bonheur. Restait à la rendre heureuse. Penser à elle avant tout, et faire tomber mon armure de protection. Cette sur peau m’avait jusqu’alors permis de faire face sereinement à de nombreuses embûches, de me remettre mieux que beaucoup de mes proches de ces petits désordres amoureux qui avaient jusqu’alors été le squelette de ma vie amoureuse. Mais cette même peau m’avait empêché d’accéder à Perrine. La peau de mon kiwi n’était que son enveloppe charnelle, simple dans le meilleur sens du terme elle se donnait à voir telle qu’elle était. Tandis que moi, bien enveloppé dans mon armure, doublée de vêtements de marques dans lesquels je me persuadais d’émettre un magnétisme emprunté à des encarts en papier glacé, je ne lui avais jamais laissé accès à ce que j’étais. Ce que j’avais pris pour des défis étaient autant de tentatives pour me pousser à me mettre à nu.

    Je l’invitais au restaurant, je voulais parler lui dis-je, mais je lui laissais le choix de la place. Nous devions nous retrouver chez La Germaine. Troquet inconnu au bataillon. Mais il avait l’avantage de ne pas être loin, ce qui me laissait le temps de faire quelques recherches. Pousser la métaphore du kiwi et savoir comment on conserve un fruit. Peut être saurais-je mieux ré-approcher Perrine avec ceci en tête. Je découvrais qu’avec beaucoup de soins (et un peu de vernis) on peut quasiment empêcher complètement la pourriture de se développer et ainsi conserver un fruit des années. Fier de ma trouvaille, je me rasais pour ma soirée en me demandant si l’épaisseur de la peau était inversement proportionnelle à la quantité de poils laissés pour rencontrer l’autre. Etre rasé de près, au-delà du symbole de sociabilisation, devenait pour moi une préparation à l’ouverture de ma sur peau. Nue. 

    Nous nous retrouvons devant le porche d’entrée du restaurant. Elle sent bon sans sentir aucun parfum en particulier, sa joue est douce et toute froide malgré la douceur de la soirée. Peut être les filles sont-elles naturellement moins défiantes envers l’humanité parce qu’elles sont naturellement moins poilues ? Je réalise l’absurdité d’avancer plus loin dans cette théorie en poussant la porte de La Germaine. L’endroit est sans prétention, le plat du jour est bœuf bourguignon nous annonce-t-on. « Ca marche pour moi » dis Perrine. Je vais pour demander la carte tout de même.

    « Ca ne te va pas un bourguignon ? ».

    -         Si absolument 

    -         Alors pourquoi chercher plus loin ? »

    Allons-y pour le bourguignon.

    « C’est bien de se retrouver pour manger tu ne trouves pas ? Je crois que je ne t’ai jamais vu non alcoolisé ... »

    Peut-être pas pour rien. Je prendrais bien un petit verre de rouge pour me donner du courage et me détendre un peu. Mais je décide de ne pas tenter le diable, après un message qui se voulait peut-être clair.

    Elle commence la discussion en me contant avec légèreté et enthousiasme sa vie et ses déboires de feu follet. Elle rit et se mord les lèvres au souvenir des anecdotes qu’elle me raconte, je me laisse emporter dans son flot de vie. Et soudain je me rends compte que chercher à conserver un fruit c’est l’empêcher de vivre. Plutôt qu’un conservateur c’est dans la peau d’un cultivateur que je dois me mettre. Ou dans la mienne ? Je suis perdu ; je n’ai rien préparé pour quand mon tour viendra de me raconter.

    Et il vient. Avec le bourguignon. Puisque je découvre que Perrine ne parle pas quand elle mange. Même si elle émet moult petits bruits tous plus improbables les uns que les autres et je mets ça sur le dos de ce plat traditionnel, n’osant m’avouer qu’après tout c’est plutôt mignon. Je lui déballe tout à trac le coup du kiwi, de la sur peau, des tasses à cafés qui vont par deux et de la froideur de la couette. Et ça passe plutôt bien assez étrangement. Elle ne me pousse pas dans mes retranchements cette fois. Et elle m’écoute en lapant le reste de sauce comme on m’a appris à ne pas faire au restaurant. Et ce côté sauvage me rassure et je continue ma logorrhée.

    La soirée se continue paisiblement, nous parlons de nos échecs et de nos peurs sans tristesse et je lui ouvre un peu la noirceur de mon âme sans crainte de me trahir ni de la souiller.

    Nous ressortons de La Germaine le ventre plein et le cœur léger. Nous prenons congé d’une bise qu’elle fait durer. Elle sent le bœuf bourguignon et la vie heureuse.


    G-Star & LNA

    February 25

    Le Kiwi, part 11

    Pendant que je continue de me doper au chocolat, pour affronter le froid, les places de parking introuvables et la fatigue excessive, je vous refais une petite prescription de Kiwi. Même pas besoin de le faire rembourser par votre mutuelle...


    Je n’avais pas vu Adrien depuis quelques temps. Il faut dire que j’avais été bien trop occupé par Perrine et ses mystères, à essayer de récolter les fruits d’une relation qui débutait à peine. Mais je ne pouvais plus réussir seul, la tâche semblait trop complexe. Adrien n’avait jamais été d’un grand conseil, mais son soutien avait souvent été précieux. Il avait cette décontraction naturelle qui lui permettait de dédramatiser n’importe quelle situation.

     

    Alors je lui racontais tout, comment d’une première rencontre fortuite –grâce à lui –j’étais tombé sous le charme de Perrine, comment les choses avaient pris de l’ampleur, entre elle et moi, et comment mon mystérieux informateur continuait de déposer de petit papier jaune dans ma boîte aux lettres. Ce dernier détail, aussi rocambolesque qu’improbable, provoqua l’hilarité de mon ami. Il lut l’irritation sur mon visage et s’arrêta net. Malgré tout, il me dit, avec un sourire :

     

    « _ T’es certain de ne pas être somnambule ? Tu es sûr que ce n’est pas toi qui écris ces papiers et les mets dans ta boîte ?

       _ Ce n’est même pas mon écriture. Les lettres penchent comme si l’auteur était droitier. »

     

    Adrien et moi étions gaucher tous les deux. Il stoppa là ses hypothèses. La graphologie ne nous aiderait pas. Je ne pouvais pas être l’auteur de ces notes de toute façon, je ne possédais même pas ce type de papier.

     

    « Et si c’était elle qui mettait ces petits messages dans ma boîte ? » En la prononçant, je me rendis compte à quelle point ma phrase était stupide. Mais j’avais peut-être besoin d’entendre quelqu’un me contredire.

     

    « _Je sais que je t’ai décrit Perrine comme une fille un peu excentrique, de là à lui prêter des talents de manipulatrice… Et puis le premier message, il est antérieur à ta rencontre avec Perrine, non ? Même si tu lui as parlé de cette histoire, elle n’a pu en aucun cas copier l’écriture du premier auteur et … »

     

    Je n’écoute plus Adrien. Je sais qu’il a raison et prêter attention à la fin de sa démonstration ne changerait rien. Les yeux perdus, noyés dans le doute, mon ami lance comme une bouée : « viens, allons boire une bière en ville, ça te fera du bien. »

     

    Mes yeux regardent ce garçon avec bienveillance. Mes doutes ne sont pas dissipés, mes angoisses concernant Perrine sont toujours là, mais je suis un peu plus détendu. Dans l’ascenseur, Adrien résume finalement bien la situation : « Faut que t’arrêtes de te prendre la tête avec cette fille ! » Où serai-je sans la sagesse de mes potes ? Je ne sais pas.


    G-Star & LNA


    February 10

    le kiwi, Part 10

    Les semaines se suivent et mes conseils diététiques ne changent pas : Mangez du Kiwi!!!!

    Je rentrais chez moi seul après avoir libéré mon kiwi en tendant les lèvres le plus possible pour retarder la séparation de sa douceur sucrée. Mon postier à papier jaune avait pensé à moi.

     

    Leçon n°1 : Ne pas vider le kiwi de son sucre pour ne pas passer à côté du bonheur

     

    Toujours aussi éclairant. Je n’étais pas d’humeur à me faire gâcher la vie par quelqu’un qui se cache derrière ses écrits ; derrière ses recommandations grandiloquentes d’un air qui dit « je connais mieux la vie que toi ».

     

    Et puis, j’étais heureux avec mon kiwi. Non mais ! me disais-je en montant frénétiquement les marches jusqu’à chez moi. Deux tasses à déjeuner restaient encore sur la table du petit déjeuner. Je m’asseyais sur la chaise qu’elle avait utilisée, me gargarisant de ce matin à deux. Cela sentait encore le café. J’approchais sa tasse pour raviver l’odeur. En vain, j’avais oublié qu’elle n’y avait pas touché ce matin. Je rangeais tout ceci en m’imaginant ce que je lui dirais quand mon tour viendrait, de m’ouvrir à ses questions. Comment je répondrais de telle ou telle manière pour faire surgir telle ou telle question, comment je réagirais à une question inattendue ou déstabilisante, comment… et si tout ceci ne venait pas ? Et si elle ne me posait jamais de question ? Je restais pantois rien qu’à cette idée, mon couple de tasses ballantes dans mes mains, comme si les replacer sur leur couple de soucoupes ne faisait soudain plus sens.

     

    Je me trouvais alors tellement en mal d’une relation simple ou du moins pour laquelle il me semblait que je saisissais les tenants et aboutissants sans risquer de trouver table rase à chaque nouvelle réflexion sur cette relation. J’appelais un ami. Joker malheureux puisque bien sûr le numéro qui sorti était celui du copain qui m’avais introduit à Perrine. Il devait passer chez moi d’ici la fin de la journée. Juste le temps pour moi de poursuivre mes réflexions et lui déballer un chaos intérieur encore plus important à son arrivée.


    LNA & G-Star

    January 28

    Le Kiwi, part 9

    Comment ça je suis en retard? Oui, oui, je sais bien, le Kiwi c'est le mardi. Mais vous? Vous avez pris vos cinq fruits et légumes aujourd'hui? Alors vous ne direz pas non à un petit kiwi!


    Dehors, le désert habituel des dimanche matins. Et c’était très bien, car je ne voulais partager mon bonheur avec personne, de peur qu’on ne me le vole. Nous avions fait le choix d’aller nous promener au parc de la tête d’or, où seuls quelques joggeurs matinaux pourraient nous déranger. Mais le chronomètre les aveuglait. Nous n’existions pas pour eux.

     

    Nous profitions de notre solitude pour nous embrasser comme des adolescents. Malgré l’excitation du moment, je ne pouvais m’empêcher de penser : je ne savais rien de cette fille. Elle s’appelait Perrine, elle faisait des extras comme serveuse, elle habitait la Croix-Rousse et puis quoi ? Son nom ? Son boulot ? Ses envies ? Je m’imaginais mille choses, qu’elle avait déjà un petit copain, qu’ils habitaient ensemble, que c’était pour cela qu’elle ne m’avait jamais proposé d’aller chez elle. Peut-être était-elle une simple étudiante qui vivait encore chez ses parents, qu’elle se faisait un peu d’argent en travaillant comme serveuse, que ça n’allait pas plus loin. Nous quittions presque le parc. Je n’avais pas dit un mot depuis plus d’une demi-heure. J’avais même oublié sa main dans la mienne. Elle serra un peu plus fort, et me regarda avec des yeux interrogateurs. J’avais la noirceur de la banane qu’on abandonne trop longtemps, elle avait l’inquiétude du kiwi attendant d’être tranché. Pour faire diversion, je proposais de nous diriger vers la presqu’île à la recherche d’une table pour déjeuner.

     

    Nous n’échangeâmes pas plus de mots la demi-heure qui suivit. Son inquiétude grandissante l’empêchait de parler. Finalement, elle n’en savait pas plus sur moi que moi sur elle. Je décidais donc de me détendre un peu, je passais un bras rassurant autour de ses épaules, en essayant d’arrêter le travail de sape de mon inconscient. Elle me gratifia d’un timide sourire, et nous trouvions rapidement une terrasse et un menu alléchant.

     

    A peine assis, ce fut l’avalanche de question. Elle fut quelque peu surprise de cette entrée en matière si brusque, mais n’en fut en rien désarçonnée. Elle répondit docilement à mon interrogatoire, sans se départir d’un sourire narquois aux coins des lèvres.

     

    « C’est pour ça que tu ne disais plus rien depuis une heure ? Tu te posais des questions sur moi ? »

     

    Perspicace mon kiwi. Perrine étudiait donc l’ethnologie, habitait chez ses parents, et travaillait comme serveuse à ses heures perdues. Elle rêvait de la Thaïlande et des chutes Victoria, au Zimbabwe. Elle me donna tout un tas de détail sur elle, sur sa famille, sur ses passions. Mais je me disais qu’après cette foultitude de renseignement, un questionnaire aussi déstabilisant que notre première nuit suivrait bientôt.

    January 20

    Le kiwi, part 8

    Le Kiwi reprend son rythme hebdomadaire. Oui je sais la coupure a été longue durant les fêtes. Certain(e)s se sont même plaint que ça n'allait pas assez vite, que c'était dur de se raccrocher à l'histoire. Mais un Kiwi, ça se savoure, ça se déguste. Ça se relit...

    Et puis pris d’un doute, j’avais enfilé un pantalon et un t-shirt à la va-vite, j’avais appuyé sur le bouton d’appel de l’ascenseur, qui, trop lent à venir, m’avait fait opter pour la cage d’escalier. J’avais descendu à une allure folle les quatre étages, prêt à me tuer si je loupais la moindre marche. Arrivé en bas de cette vertigineuse descente, je courrais presque vers ma boite aux lettres. La minuscule clé ouvrit la boîte comme le coffre d’une banque suisse. Le moment était rempli d’espoir. Mais mes espoirs furent vite déçus. Ma boîte aux lettres, vide, me narguait. Ni message de mon kiwi, ni petit papier jaune de mon mystérieux « informateur ». C’est moins de la première que du second que j’avais naïvement espéré un indice. Je remontais donc dans mon appartement, pieds nus dans l’ascenseur, que j’avais eu la patience d’attendre cette fois-ci.

     

    Je m’asseyais sur une des chaises de la cuisine, une tasse de café non loin de moi, je saisissais fermement une petite cuillère et j’attaquais ce kiwi.

     

    Plus tard dans la journée je décidais de l’appeler. Puis de je me ravisais. Un simple sms ferait bien l’affaire : « Allons voir si le perroquet vend des kiwis, même heure qu’hier »

     

    Rendez-vous était pris, au pire si la demoiselle ne daignait pas se montrer, j’aurais vite fait d’appeler quelques potes qui n’hésiteraient pas à me rejoindre pour prendre une tournée de shooters au « Perroquet bourré ». J’aimais bien ce petit bar de la rue Ste Catherine, son ambiance conviviale et sa carte de cocktails foisonnante. Et puis il fermait tôt, ça serait une bonne excuse pour changer d’endroit dans la soirée.

     

    Elle était en avance. Elle m’attendait dans le brouhaha naissant du début de nuit, dans la rue Ste Catherine. Elle patientait avec une assurance troublante, comme si l’attente ne lui pesait pas, comme si le temps pour elle n’avait aucune importance. Je slalomais dans le foule, essayant qu’elle ne m’aperçoive pas trop vite. Quand ce fut chose faite, elle essaya tant bien que mal de dissimuler son sourire, comme si elle ne voulait pas me laisser la main, comme si elle voulait toujours contrôler la situation, comme si elle voulait rester maîtresse de ses émotions. Mais ce demi-sourire et l’éclat furtif de joie dans ses yeux furent pour moi la confirmation que mon kiwi attendait l’épluchage final.

     

    Nous nous asseyions sur des tabourets au bar. La serveuse s’approcha de nous et Perrine voulut commander deux rhums kiwi mais je la devançais, demandant conseil à la serveuse du perroquet, fort jolie et au décolleté fort prononcé, que je connaissais bien. Je devinais mon kiwi en train de bouder à côté de moi pendant que je semblais compter fleurette à la barmaid. Pour apaiser mon petit fruit marron, je commandais deux rhums miel-gingembre. Le miel pour adoucir sa colère, le gingembre pour réveiller ses sens. Elle ne me gratifia même pas d’un semblant de sourire, mais elle fût surprise par la douceur du verre, et se détendit quelque peu.

     

    Le début de la soirée fut fait de silences et de regards fuyants, elle ne sachant plus si elle devait toujours feindre la vexation, retenir son sourire. Moi observant à la dérobade ce combat interne chez elle, entre deux gorgées alcoolisées. Elle n’était plus aussi fringante que tout à l’heure. Nous étions descendus de nos perchoirs et j’étais adossé au bar, elle y étant accoudé. Je regardais la peau crue et blanche de son cou, entre ses cheveux couleur peau de kiwi. Elle dévisageait la barmaid et elle ne se rendit compte de rien lorsque je lui pris la main. Elle eu un regard vers moi, un regard rassuré, presque aimant. Elle ne dit toujours rien. Elle finit son verre d’une traite et commanda une tournée de rhum kiwi.

     

    Elle m’envoya son regard de mauvaise perdante avant de prononcer l’une des premières phrases de la soirée :

     

    « _ C’était quoi ce petit jeu au juste ?

       _ Quel petit jeu ? Répondais-je avec un ton faussement innocent

       _ T’es con… »

     

    Le kiwi n’est pas joueur, c’est la son moindre défaut. J’en avais trouvé un, boudeur de première espèce. Rassurée mais bien décidée à se venger de ce jeu amoureux où elle s’était sentie plus vulnérable que moi, la chair verte se faisait désormais hermétique à mes caresses. Du moins c’est ce que je pensais pouvoir interpréter de sa froideur. Il nous fallait prendre le temps de nous apprivoiser l’un l’autre. J’avais goûté mon kiwi au cœur et l’avait trouvé mûr, elle avait semblé m’avoir apprécié comme gouteur, mais la première gourmandise passée, je voulais savoir ce qui attiserait mon appétit pour la suite. Ce sentiment d’équilibre précaire sur mon échelle menant au fruit défendu continuerait-il de me plaire pour longtemps, ou bien est-ce que je ne préférais pas déguster mon kiwi, bien planté devant ma table à manger, serein que la corbeille de fruit ne sera pas gâtée le lendemain ?

    Je décidais de couper court au jeu ; la ramener dans mon antre. Tester la durée. Moi qui aimais tant ma liberté de célibataire volant au gré des rencontres de soirées, pourquoi tout d’un coup voulais-je essayer les fers ? M’imaginer dans une vie planplan avec elle ? Une vie que je me refusais à accepter pour moi-même, si fier d’être jeune et virevoltant. Et instable.

    Elle acceptait de troquer l’ambiance du bar pour le calme sordide de mon studio si vide encore. J’allumais la télé, mettais le premier film qui passait, pour combler son silence et ses grands yeux dans lesquels je ne voyais pas la suite de la soirée. Lovés l’un contre l’autre dans le canapé comme deux fruits qui attendent de mûrir ensemble, nous laissions les gentils ratatiner les méchants pendant 110 minutes à grand renfort de pyrotechnie. Je regardais cette débauche de violence en passant ma main dans ses cheveux, encore et encore. Au dernier sursaut de vie du gros méchant elle se re-pelotonna contre moi et je me rendais compte qu’elle n’avait rien pu voir du film à cause de mon bras qui passait et repassait devant son visage à chaque caresse. C’est qu’elle dormait. Trêve dans notre jeu amoureux. Je l’enveloppais dans mes bras dans mes jambes comme une coquille contre elle, arrangés de manière improbable au fond d’un canapé éventré.

     

    Nous nous réveillions dans la même position, passablement ankylosés. Je mettais du temps à démarrer, léché par le soleil qui rentrait dans une chambre ou personne n’avait pensé à fermer les volets, mais pas bousculé ; je me réveillais comme on se réveille à deux. Avec un sourire qui dit bonjour avant même d’avoir fait l’effort de se lever. Mon kiwi rentrait dans ma journée sans être sortie de ma nuit. C’est cela que je voulais hier soir. Me réveiller simplement avec elle.

     

    Assis devant un bon café bien fort, je la regardais s’enivrer de l’odeur qui fumait au-dessus de sa tasse. Elle n’y toucha pas, comme repue de la seule odeur du marc alors que je vidais ma vieille cafetière dans ma tasse déjà vide. Bien encaféiné, j’étais lancé pour la journée. Avec elle.

    Nous descendîmes les escaliers, je décidais d’ignorer superbement la boite aux lettres ce matin. Mon kiwi souriait de me voir hésitant ainsi devant l’urne à papier jaune, mais poussait déjà la porte cochère.

    January 13

    Le kiwi, part 7

    2009. Le Kiwi continue. Ma dessinatrice, elle, a trouvé un vrai boulot. Je ne lui en veux pas, je la payais bien mal. Peut-être nous fera-t-elle le plaisir de quelques "piges" dans ses moments d'oisiveté.


    Je sentis ses cheveux dans mon cou. Elle planait au dessus de mon visage, encadré de sa chevelure châtain. « Il te manque un fruit de bonheur chez toi ? ». Je ne savais plus si cette voix venait de Perrine, ou du kiwi qui flottait au dessus de moi. Elle m’enveloppait de sa voix douce, ses mains, ses lèvres étaient partout et manquaient partout où elles n’étaient pas. Je n’ouvrais pas les yeux, je sombrais dans cette impossibilité de me représenter intérieurement comment ce kiwi évoluait contre moi. Je me laissais faire.

    Peu à peu mes vêtements me quittaient sans que je perde de chaleur, sans non plus que je goûte à mon kiwi. Comment peut-on à ce point être pris en mains sans toucher au fruit défendu ? J’ouvris les yeux, fit courir mes mains sur cette peau lisse et ondulante. Je cherchais le charnel, le gourmand. Elle bloqua mes mains sans que la force puisse s’y opposer.

    « Goûte sans toucher. Regarde seulement ».

    Elle me fit ainsi le rite du kiwi toute la nuit, m’épuisant de désir à force de caresses, me faisant l’amour sans jamais me laisser maître, sans jamais me dominer non plus. La nuit du kiwi fut d’une lenteur délicieuse, sucrée et alcoolisée comme je pouvais l’espérais, mais jamais je n’aurais pu soupçonner ce que ce goût demeure volatil même lorsque son sucre vous envahit des heures durant. Je me réveillais sur un autre guet sans avoir dormi.

     

    Je me traînais péniblement jusqu’à la cuisine, nu comme un vers. Il n’y avait aucune trace d’elle dans l’appartement. Je ne l’avais pas entendue partir, je ne l’avais pas sentie se lever, je n’avais pas eu cette sensation de froid quand quelqu’un vous abandonne. Je commençais sérieusement à me demander si cette nuit avait réellement existé, si je n’avais peut-être pas fantasmé tout cela. Mais j’étais épuisé, éreinté, et je ne le devais pas à un rêve. Alors j’avais cherché dans tout l’appartement un signe de son passage, un message, même un cheveu qu’elle aurait laissé. Mais rien. Et puis l’évidence, au milieu de la table de la cuisine, un kiwi, posé dans une assiette à dessert, coupé en deux, comme une offrande au dieu du petit déjeuner. Sur le bord de l’assiette, un post-it jaune, avec une écriture fine et aérienne, une écriture de kiwi je suppose.

     

    « Bonjour jeune homme, bien dormi ? »

      Rien d’autre. Pas un « appelle-moi », pas un « on se voit ce soir ». Rien de tangible, rien à quoi se raccrocher. Bien sûr j’avais son numéro de téléphone, j’aurais pu l’appeler, j’aurais pu lui demander si on pouvait se voir ce soir. Mais je sentais que ce n’étais pas la bonne façon de s’y prendre. Il fallait appréhender la psychologie de mon kiwi, comprendre sa façon d’agir.

    G-Star & LNA

    December 11

    Le Kiwi, part 6

     Après m'être fait couper l'électricité pendant deux jours, et avoir vécu comme un squatteur dans mon propre appart, (le tout, pendant deux jours de neige...), voilà enfin la suite du Kiwi!!!!!

    Je l’emmenais sans réfléchir, tout préoccupé à mon petit bonheur. Instinctivement je prenais le chemin de mon appartement. Cette pensée m’arrêta.

    « Qu’y a-t-il chez toi que tu ne veux pas que je voie ? »

    Les kiwis sont bien intuitifs ma foi. Je ne savais pas quoi répondre à cette question. J’aurais juste préféré… mais l’ultimatum visuel auquel je faisais face ne laissait plus de place à la préférence. J’étais en suspension sur une échelle pour décrocher ce kiwi que j’avais à peine goûté. Chaque touché accentuait le délicieux déséquilibre, sans que je puisse me retenir au fruit défendu sans risquer de le gâter.

    Une fois chez moi, elle continua à me regarder sans relâche, sans prendre gare comme l’aurait fait tout autre visiteur de mon antre, à la décoration, aux différents éléments constituant l’atmosphère que j’avais volontairement ou non créée, l’atmosphère où j’habitais. Perrine étudiait vraisemblablement l’homme dans son environnement. Je n’osais plus bouger chez moi. Elle m’obligeait à ne plus considérer l’espace qu’avec elle.

    Je l’invitais à s’asseoir près de moi sur le canapé de l’entrée. Elle refusa. 

    « Montre-moi comment tu vis ». Je m’inclinais. « La chambre… la salle de bain… les toilettes ». Le tour du propriétaire était vite fait. Mais elle n’était pas satisfaite. Elle voulait me voir me mettre en scène dans mon propre appartement. Voir comment j’y évoluais, comme si elle n’était pas là. Elle me mit à la porte de chez moi, me demandant de « rentrer chez moi, comme d’habitude ». J’avais l’impression de passer par un rite initiatique. C’était douloureux, nouveau, désagréable, inattendu, et pourtant elle me laissait penser que cela pouvait m’ouvrir des portes sur un monde inconnu. Je restais un moment derrière la porte comme on hésite à pénétrer dans un oasis asséché. J’aimais pourtant mon chez moi. Je m’y sentais bien. Mais cette intrusion…comment en reprendre possession finalement ?

     

      Je tournais la poignée, comme si je rentrais de ma soirée, seul. Elle n’était plus là. Je ressortais la corbeille de kiwis, rangeait les habits épars. Pour la première fois il me paraissait tellement vide, cet appartement. Moi aussi, j’étais las. Je m’affalais sur le lit. Du kiwi il ne me restait que le parfum. Mais où diable était-elle ?

    G-Star & LNA                             Dessin d'HajaTiana




    November 26

    Le Kiwi (part5)

    La semaine dernière, nous avions laissé nos deux protagonistes, au milieu d'un bar, au milieu d'un verre, au milieu d'une discussion. Alors pour en finir avec la médiane, voici la suite... (Cette semaine c'est le retour des dessins d'HajaTiana, après une semaine d'absence)


    « _Bon et bien je veux bien consentir à te révéler le contenu de ma poche si tu lâches cette paille. Finissons nos verres, reprenons une tournée et repartons sur de nouvelles bases. 

    _ Très, bien. Mais celle-là est pour moi. »

     

    Je protestais pour la forme, mais elle s’était déjà levée. Je dis à son dos « et surtout ne prend pas de paille ». Je ne pouvais m’empêcher de remarquer les formes kiwiesque de Perrine, la courbure de ses hanches, ses fesses rondes et fermes comme le kiwi à peine mûr. Je m’aperçus qu’elle avait descendu son verre juste avant de partir au bar et que le mien était encore à moitié plein. Je buvais d’une gorgée honteuse le précieux nectar, en espérant qu’elle ne me voit pas rattraper le retard. Elle revint vers moi en un sourire, avec un petit supplément de malice : « j’ai repris deux rhum-kiwi, puisqu’apparemment c’est le thème de la soirée. » Elle n’avait pas pris de paille. Elle s’assit et me lança un « alors ? » plein de défi.

     

    Je sortais le petit papier jaune de ma poche, et lisais rapidement la surprise dans ses yeux. Elle voulut me questionner, mais aucun mot ne parvint à ses lèvres. J’expliquais alors, mais de façon lacunaire, les petits mots dénués de sens que je retrouvais dans ma boîte aux lettres, la façon avec laquelle j’avais essayé dans ma vie de leur donner une quelconque signification, et comment cela me conduisait à inviter une jeune fille charmante à boire du rhum un samedi soir. Ce dernier compliment lui fit baisser les yeux. Un kiwi pouvait-il rougir ? Etait-ce bon signe ?

     

    En position de force momentanée, je lui intimais de finir son verre, je lui prenais la main et l’emmenais danser. Je pus à loisir respirer son parfum, le nez dans ses cheveux couleur peau de kiwi. Je sentais aussi ses courbes, nos corps collés l’un à l’autre, ondulant ensemble sur les morceaux distillés par le DJ. Elle passa ses mains autour de mon cou. Je la sentais s’évader, oublier le bar, les gens. Restaient les ondulations de ses courbes, mes mains sur ses hanches, et quelques notes de musique. Elle releva la tête. Elle me gratifia d’un sourire entendu. Je n’essayais pas de l’embrasser, le moment était trop parfait pour le gâcher, je me contentais de la suivre, bousculant légèrement les gens autour de nous jusqu’à nous créer notre petit espace vital, comme si nos auras conjuguées suffisait à maintenir ce cercle. Nous reprîmes un verre au bar quand la musique changea de style. Elle se tenait très près de moi. Elle sirotait son rhum kiwi (pourquoi changer ?) en me regardant par en-dessous avec des yeux de chat. Elle effleura ma main. Mes poils, tel ceux du kiwi, se hérissèrent d’un frisson. Je voulais à présent goûter mon kiwi, qui était à point. Je ne pouvais être plus près d’elle, je l’embrassais du bout des lèvres. Elle se les mordit légèrement après ce premier baiser, comme si c’était elle qui voulait me goûter, distinguer le rhum et le kiwi du goût de mes lèvres. Il y eut un second baiser, et puis nous reprîmes la conversation comme si de rien était. Elle était si proche, et nos paroles n’étaient que murmures.

                                                                                     baisercouleurs

    La lumière se ralluma. Déjà 3h. Je lui pris la main et nous sortîmes du bar, salués par le traditionnel « bonne soirée, respecter le voisinage s’il vous plait » du videur. Mais nous n’avions aucune raison de crier. Nous vivions cette soirée en égoïste. Je tenais sa main et l’emmenais avec moi.

    November 19

    Le Kiwi, part 4

    15 jours sans kiwi, c'est une bien trop grande carence en vitamine!!! Alors voici le retour des ces aventures fruités...


    Tout sifflotant, je rentrais chez moi pour trouver dans ma boîte aux lettres un nouveau papier jaune.

     

    Le kiwi, c’est ceux qui en parlent le moins qui en mangent le plus !

     

    Allons bon, le papier jaune avait encore frappé. Juste avant ma soirée rhum kiwi qui plus est, on dirait que ce messager en savait long sur les états d’âme de mon cœur. Je le glissais dans ma poche et le coinçait entre mes doigts, comme jadis après mes ruptures je coinçais dans mon poing des lamelles de papiers sur lesquelles j’avais vaporisé le parfum de l’aimée. Sortir la main était comme un arrachement à ma vie parallèle, à ma vie intérieure et désespérée. Je déballais pourtant mon marché, et faisais mille autres petites choses anodines qui me rappelaient insidieusement que je ne construirais rien pour moi avant la soirée avec mon kiwi. Tant de projections qu’elle ne soupçonnait pas. L’heure du rendez-vous approchais. Je me changeais quatre fois, pour revenir bien sûr à l’habit du marché, l’habit qui appelle le kiwi. Je me rasais, on ne sait jamais, autant ne pas la confronter à une peau de litchi. J’étais à dix minutes de marche, le rendez-vous était dans quinze minutes. J’attendais. Mieux valait ne pas trop être en avance. Huit minutes. Je quittais mon chez moi à la hâte, pensant tout à coup que je n’avais rien rangé si… Sept minutes, j’étais en retard, ca ne se faisait pas pour un premier rendez-vous. J’arrivais en courant devant le Barberousse.

    Elle était là, regardant les gens passer comme s’ils l’aidaient à mûrir. J’eu droit au même regard, qui demande une participation à l’épanouissement de son vert intérieur. Elle me sourit en me poussant à l’intérieur d’un « zou » sans alternative. Je serrais mon papier jaune dans mon poing.

    Une fois assis, je commençais à me confondre en excuses pour mon retard. Elle ne relevait pas. J’enchainais donc sur un sujet de discussion quelconque, ne pas proposer un rhum kiwi d’entrée. Elle me suivait à peine dans mon propos, ne détachant pas ses yeux des miens, des yeux rieurs et ailleurs. Pour couper court à cette tension qui venait de me faire écorner mon papier, j’allais passer les commandes. Elle n’avait pas bougé d’un iota quand je revenais, avait juste les yeux fermés. Je tentais une arrivée discrète, mais à peine assis elle les rouvrait et le forage visuel recommençait. « Bon… » Dis-je, essayant de tendre une perche, peut être qu’un sujet qu’elle lancerait la rendrait plus loquace. « Bon, dis-moi donc plutôt pourquoi tu m’as proposé un rhum-kiwi ce soir ? ». J’esquivais, enchaînais sur le bonheur des bars sans cigarette etc. Son sourire disparu, ses yeux me quittèrent pour se plonger sur sa paille. Ses mains la trituraient sans relâche pendant que je parlais. Moi d’habitude si bavard je me taisais, lassé qu’une paille vaille mieux que mes histoires. Je participais donc du regard à ce triturage de paille. A force de regarder je finis par me dire que décidément j’aurais bien aimé être entre ses mains à la place de la paille. J’attaquais : « mais qu’est-ce qu’elle t’a fait cette paille ? », « certainement la même chose que ce que tu tritures dans ta poche depuis ton arrivée, m’empêcher de prendre ce verre à deux mains et boire un coup sans artefact ». Elle ferma les yeux. Je crus pouvoir retenter ma chance.

    « bon… »

    November 04

    Le Kiwi, part 3

    Une nouvelle semaine, et un nouvel épisode du kiwi. Pour ceux qui aurait raté les deux premiers épisodes c'est là ->>(part1) et là ->>>(part2). La semaine passée, nous avions laissé notre héros, petite cuillère à la main, en plein milieu d'une rencontre très fruitée...


    Mais par où attaquer Perrine ? Par où la couper ? Allons, allons, un kiwi, on le prend au corps, par le milieu, on attaque direct. Oui mais là non, Perrine ne me semblait pas aussi inerte qu’un kiwi. Et puis un kiwi, on le tâte un peu avant de s’y aventurer. Personne n’aimerait un kiwi pas mûr ou un kiwi déjà gâté. Tâter Perrine. Reposer la petite cuillère encore un moment.

    Je lui repayais un rhum comme d’autres arrosent quotidiennement leur corbeille de fruits. J’essayais quelques blagues, elle riait de bon cœur. J’essayais d’être ennuyeux, elle ne décrochait pas. J’essayais d’être potache, elle suivait avec le groupe. Un petit kiwi bien sucré me disais-je.  Mais la soirée tirait déjà à sa fin, elle partait avec notre ami commun en direction opposée. La bise française est parfois à bénir comme invention. Celle-là fut chevelue à souhait. J’avais au moins effleuré les poils marron de mon kiwi.

     

    Je rentrais chez moi en élaborant des plans tous plus rocambolesques les uns que les autres. Aller manger chez Paul Bocuse ? Oui bien sûr, comme ça tout seul, oh tiens c’est vrai mais c’est bien sûr tu y travailles… passer par mon copain ? Oui dis moi j’me disais, comme j’aime bien le kiwi, tu vois, revoir ta copine, tout ça…je planquais ma corbeille à kiwis avant de me coucher.

      marché

    Je la retrouvais une semaine plus tard, au marché, sur le banc de fruits.


    J’adorais le marché de la Croix-Rousse, on y trouvait une multitude de fruits à un bon prix, et flâner au milieu des étals m’avait toujours détendu. Seulement, je ne pensais pas y retrouver mon kiwi du moment. Je ne l’avais pas vu, j’avais entendu une voix dans mon dos alors que je choisissais des tomates. J’en avais un peu marre du vert, et le rouge avait finalement toujours été ma couleur favorite. Pourtant je n’en avais pas fini avec le kiwi. Mais je ne le savais pas.

     

    « _ Salut

       _ Salut, ça va ?

       _ Oui. Je ne pensais pas te retrouver ici.

       _ Le marché de la Croix-Rousse n’est pas que pour les Croix-Roussiens, si ? »

     

    Nous continuâmes de parler en flânant dans les allées du marché. Puis vint l’heure de se séparer, elle rentrait manger chez ses parents. Je quémandais un numéro de téléphone. Elle me le donna bien volontiers. Je proposais ce soir. Elle me répondit par l’affirmative. J’ajoutais de façon totalement inappropriée : « on ira se siroter un rhum-kiwi au Barberousse ! »

     

    Invite-t-on les jeunes filles à boire du rhum ? Malgré la surprise sur son visage, elle me répondit d’un sourire.




    October 28

    Le Kiwi, Part 2

    La suite de notre collaboration à quatre mains. En espérant vous tenir en haleine avec cette histoire... avec toujours la touche en plus,  le bonus d'HajaTiana pour les dessins.


    Je ne sais pas si c’est cette cure de vitamines néozélandaises qui m’avait remis d’aplomb, mais je me sentais une forme de conquérant, et l’ennui et la déprime des jours passés avait cédé sa place à une irréfrénable envie de découverte. De découverte et de cueillette. Mais je devrais mener à bien ma quête sans me laisser piéger par l’appât de la couleur, je devrais chercher le kiwi, camouflé dans sa peau velue, éviter les fraises sans saveur, les oranges trop acides, les abricots pas encore mûrs.

     

    J’étais donc sorti avec des potes ce weekend. Ils étaient bien décidés à s’amuser, comme chaque fois qu’ils étaient de sortie ; mais j’avais un objectif différent, je me sentais comme investi d’une sorte de mission. Si je m’étais arrêté pour y réfléchir quelques instants, j’aurais probablement trouvé ça grotesque. Nous nous étions retrouvés dans un bar où l’ambiance était plutôt bonne. J’avais demandé un rhum aromatisé au kiwi pour me mettre en condition. Comme si je pouvais en oublier le goût avec ce que j’engloutissais à longueur de journée. Je suis certain qu’à l’intérieur je commençais déjà à être vert. Je scrutais la salle d’un regard d’arboriculteur, mais rien ne me sautait au visage comme le jus du kiwi quand la petite cuillère dérape.

     

    Et puis il y avait eu Perrine, qui s’était présentée à moi comme une copine d’un de mes potes, qui m’avait parlé de la difficile condition de la serveuse qui fait des extras chez Paul Bocuse, Perrine qui continuait de siroter son quatrième rhum comme si de rien était, l’estomac vide en prime (ce qui lui permettait d’en rajouter sur le job de serveuse). Malgré son côté revendicatif, elle parlait avec douceur, laissait vivre ses cheveux bruns ondulants et ne se dépareillait jamais de son sourire. Pendant qu’elle me parlait, je me demandais si Perrine contenait des pépins. J’étais foutu. Il fallait que je sorte ma petite cuillère. cuillère


    LNA & G.


    illustrations HajaTiana


    part 1 <<<

    October 21

    Le Kiwi, part 1

    Il y a des partitions de piano qui se jouent à quatre mains, il y a des textes qui s'écrivent à deux. Sur une initiative d'Héléna, nous nous sommes hardiment lancés dans cette aventure, je ne sais plus bien comment, je ne sais plus bien pourquoi. Vous pourrez en lire un épisode chaque semaine. La plume d'Héléna et la mienne ne seront pas différenciées, à vous de juger...


     

    Le message était court et plutôt vague. Je n’avais rien contre la concision, mais là ça devenait carrément lapidaire. Bien sûr, j’avais essayé de percer le secret de ces quelques mots, mais leur simple sens m’avait tout simplement échappé. Ca ne ressemblait à rien que je puisse connaître. Ou plus exactement, à personne que je n’aie déjà rencontré. Je cherchais bien dans mes souvenirs, quelqu’un qui corresponde, mais ma mémoire, aussi précise et impitoyable soit-elle, échouait à trouver une correspondance dans mes rencontres passées.

     

    Pourtant il y en avait eu de nombreuses, d’ici et d’ailleurs, des conquêtes d’un soir, des pots de colle dont j’avais eu difficulté à me débarrasser, des récidivistes, des blondes, des brunes, des filles à la peau dorée par le soleil, des têtues, des filles de passages dans ma vie, la plupart du temps pour une courte durée. Je ne me plaignais que peu de cet échec de stabilité sentimentale, simplement j’enrageais de ne pas trouver dans ce panel la moindre fille correspondant à la courte description dont je disposais. Blasé, je pensais bien avoir tout vu, tout goûté. Et pouvoir en parler comme si ça n’en valait pas la peine, mais là… cela excitait ma curiosité. Je dépliais une fois de plus ce petit papier jaune, comme un trésor. Je l’avais trouvé un matin dans ma boîte aux lettres, et j’avais déjà exclu mon postier, gentil endormi, comme coupable éventuel. Je me disais qu’en le relisant, sa signification m’apparaitrait enfin, comme une sorte de révélation.

     

                 Dans la vie il faut aussi chercher les fruits du bonheur, les filles assorties au kiwi non ?

     

    Mais rien à faire, j’avais beau manger plus de kiwi, ça n’avait aucun sens.

      kiwi_manue

    J’en mangeais plein de ces putains de kiwis. Des mûrs et des moins mûrs, des pas d’ici et des d’ailleurs, tous poilus marrons puis vert acide, brillants, juteux, acoquinés à de petits pépins noirs. Un kiwi, rien à faire, ça ne dit pas grand-chose. Je regardais les gens les manger. Il y avait les éplucheurs de kiwi, ôtant vite la pilosité pour ne plus garder que la chair humide et sucrée ; il y avait les mangeurs à la petite cuillère, pour qui toucher cette chair était déjà un péché, et qui gardaient le métal de la cuillère en gardien de la pudeur de leurs lèvres. Il y avait ceux qui refusaient les pépins enfin, qui les entortillaient dans leur bouche pour ne garder que le vert et souffler cette noirceur pécheresse. Il y avait même ceux parmi les mangeurs à la cuillère qui renversaient la peau du cadavre après l’avoir dévoré et regardaient ce dôme d’un air victorieux, encore parfois collants sans le savoir d’une goutte de sucre qui leur aurait jailli au visage en réplique au dépeçage.

     

    Chacun finalement avait sa relation au kiwi, moi j’en mangeais tellement que c’aurait dû me faire quelque chose. Ce fruit était passablement inopérant. Un kiwi c’est plein de vitamines et ce n’est pas calorique. Ca passe tout seul et à force ça fait peut être un peu de bien. Un kiwi finalement, ça n’est peut être qu’intéressant par la relation que l’on a avec lui. Et pourtant que faire d’un kiwi sinon le manger ? Regarder un kiwi sans s’en occuper c’est lui refuser sa fonction de kiwi, et oui !

     

    Les filles assorties au kiwi, je ne voulais pas que ce soit des femmes à barbe et au teint terne, moi. J’essayais de croquer un kiwi comme on croque une pomme. J’essayais d’éplucher un kiwi comme une mandarine. Un kiwi n’a rien de gourmand, rien de charnel, rien d’attirant. Mais ça passe bien. Ca ne fait pas ce bruit creux d’une approche sans retour comme la pomme. Ca ne laisse pas cette affreuse odeur de bagarre comme la mandarine vengeresse. Un kiwi c’est un fruit que l’on regarde quand on le mange. Qui donne un plaisir simple et volatil, un plaisir sucré et alcoolisé.

     A suivre...

                                                                                                                                                                 LNA & G.

                                                                                       illustration  HajaTiana

    La suite ici >>